Martine : Un héritage d’amour et de spiritualité

Martine en vacances

Chère assemblée, chers tous

Un grand merci d’avoir bien voulu être des nôtres aujourd’hui afin de nous accompagner dans cette épreuve qui nous frappe de plein fouet et si durement. Merci également à Brigitte et à Jean-Claude, nos deux officiants bénévoles pour leur disponibilité et leur écoute. Je sais que certains d’entre vous sont venus de très loin, des Etats-Unis ou de Belgique notamment, pour partager un moment d’intimité et d’émotion, de gratitude et de souvenir. D’autres au Maghreb ou en Afrique noire, ne pouvant se déplacer, ont envoyé des fleurs, leurs condoléances ou, comme à Lomé au Togo, des intentions de prière. Je leur en suis infiniment reconnaissant.

Notre-Dame des Trévois où nous sommes, inscrite dès son origine (au début des années 1930) au cœur d’un quartier ouvrier, a toujours été très importante pour Martine : c’est là en effet – cela vient d’être rappelé –  qu’elle a fait, avec son frère Philippe, sa communion et sa confirmation. Le retour dans cette paroisse témoigne de son attachement à cette belle église, dont elle admirait les briques polychromes et les tuiles glaçurées. Martine, même si elle n’était pas à proprement parler une pratiquante assidue, avait de fortes convictions : elle était très croyante, respectant tout ce qui touchait à la spiritualité et aux traditions. Elle regardait ainsi régulièrement les émissions religieuses du dimanche matin, quel que soit le culte, dans un esprit d’ouverture et de grande tolérance. A Troyes, elle allait souvent dans d’autres lieux chargés d’histoire, comme par exemple le musée du Vitrail ou la maison Rachi, creuset de la judéité. Le 16 août dernier, à l’oratoire Saint Roch de Bastia, nous avions été très heureux d’assister, en présence du cardinal François-Xavier Bustillo et de nombreuses confréries, à une belle cérémonie, la Bénédiction des pains. Toujours en Corse, chaque été depuis presque 15 ans, nous allions écouter, deux ou trois fois par semaine, des concerts de musique sacrée. Ces polyphonies, que je lui ai fait connaître, elle les adorait, en particulier lorsque nous étions à Saint-Florent dans la cathédrale du Nebbiu où nous étions transportés par le Perdono mio Dio, le Kyrie, l’Agnus Dei ou le très émouvant Dio vi salvi regina, surtout lorsque c’était notre groupe préféré Sumente (composé du couple Dumè et Serge) qui interprétait ces récitatifs ou ces lamentos. Ne soyez donc pas étonnés si ces chants vous soient proposés tout au long de cette célébration. Je suis sûr que, de là-haut, ils seront aussi plébiscités et repris avec ferveur par celle qui déjà nous manque tant.

Très investie dans sa ville (au point d’en être ambassadrice), au sein de son club de sport (à Vivaform), de sa copropriété de la rue des Jardins ou bien encore de diverses associations socioculturelles, Martine avait le contact facile, empathique et bienveillant avec tous ceux qu’elle côtoyait. Elle savait être médiatrice, rassembler, arrondir les angles, fédérer ou bien encore stimuler et mettre de l’ambiance, lors de soirées Bacchus le troisième jeudi de novembre autour du Beaujolais nouveau ou lorsqu’elle offrait à celles ou ceux qui en avaient envie un bon café après une séance d’Aquagym. Elle savait également rendre service, donner sans compter, sans rien attendre en retour et sans jamais être dupe. Son dévouement, de l’avis de tous, n’avait pas de limite. C’était le cas avec les plus vulnérables ou ceux en quête de réconfort. Son papa, qu’elle vénérait, faisait l’objet d’une attention de tous les instants. Elle veillait sur lui depuis son veuvage, l’amenait en promenade, au restaurant ou chez le médecin, le visitait quasi quotidiennement à son Ehpad en étant vigilante quant aux soins qui lui étaient prodigués. Sa générosité est un autre trait, communément attesté, de sa personnalité. Ses enfants, ses petits-enfants ou ses amis (et elle en avait beaucoup !) ne vous diront pas – j’en suis convaincu – le contraire.

Cette implication et cet engagement se retrouvent pleinement dans son univers professionnel, de ses premiers pas dans des journaux publicitaires jusqu’à Pages jaunes. Dans un environnement concurrentiel, fortement masculinisé, Martine, férue dès son plus jeune âge de mode et de couture, a su, par son sérieux, son travail et ses compétences, franchir tous les obstacles, s’imposer et a terminé sa carrière au siège central, à Paris, comme responsable commercial de haut niveau, à la tête d’une équipe performante, façonnée à son image. Le cheminement n’a pourtant pas été de tout repos : toujours sur les routes, au taquet, devant gérer de multiples contraintes, et non des moindres (y compris familiales), elle a su rebondir, faisant preuve, sans se plaindre, d’un immense courage, d’une très grande combativité et d’une résilience hors pair.

Dans son autobiographie, le pape François affirmait qu’« un Chrétien qui ne sait pas remercier est quelqu’un qui a oublié le langage de Dieu ». Je ne peux que souscrire à ce propos et rendre grâce à la Providence de m’avoir fait rencontrer, fin 2011, celle avec qui j’ai passé des moments inoubliables, inestimables, intenses, en toute complicité et sans anicroche. Nous n’avions certes pas le même profil ni la même histoire, mais ça n’a été à aucun moment rédhibitoire : elle, pragmatique et plus exubérante ; moi, plus cérébral et introverti. Et pourtant l’alchimie a pris, d’emblée, comme une évidence. Même ressenti avec les miens en Franche-Comté. Nous nous comprenions en un seul clin d’œil, nous avions les mêmes valeurs et les mêmes attentes, les mêmes goûts et les mêmes passions. Elle était aimante, me rassurait quand cela était nécessaire et s’amusait, en me taquinant gentiment, de mes petits défauts, au premier rang desquels une dextérité ou une adresse manuelle limites : « Mon P’tit cœur, riait-elle, ce n’est pas grave, on ne peut pas tout savoir, regarde comment il faut faire. » Toujours élégante, positive, d’humeur joyeuse, elle ne cessait, sourire aux lèvres, de me ravir et de me combler. Comme moi, elle ne supportait pas le laisser-aller ou l’à-peu-près. Nous étions du même moule ou du même bois, avec les mêmes exigences. C’est sans doute ce qui explique la force de notre attachement, le lien indéfectible qui nous a réuni et qui perdurera pour toujours.

Peu importe où nous nous retrouvions, dans nos homes respectifs (à Troyes, à Besançon ou à Paris) ou lors de nos déplacements tant en France (Normandie, Bretagne, Languedoc, Bourgogne…) qu’à l’étranger (Madrid ou Porto), le plaisir d’être ensemble était au rendez-vous et nous suffisait. Nous faisions en sorte que notre programme soit copieux et dense : restaurants exotiques (avec des saveurs sri-lankaises, orientales, éthiopiennes ou coréennes), expositions (nous avons bien profité du Pass Duo Paris Musées), spectacles sportifs (au stade de l’Aube ou à Auguste Bonal, sans oublier Charléty, le Vélodrome ou Armand Césari à Furiani), représentations théâtrales (avec un large éventail, des classiques aux créations plus contemporaines)… On appréciait tous deux la marche (en moyenne, plus de 10 000 pas à chaque sortie avec des pointes assez fréquentes à plus de 20 000 et, à la clé, un record, évoqué tout à l’heure par Nicolas, et qui tient toujours). On prenait le temps de déambuler, de visiter, main dans la main…

Son séjour à Montsouris, du 17 novembre au 27 décembre 2025, a été pour nous tous très éprouvant mais, pour rien au monde, nous ne pouvions pas ne pas être là. Durant ces six semaines, les heures passées à son chevet en réanimation étaient angoissantes, le regard rivé sur les moniteurs, guettant l’évolution des constantes physiologiques, à la recherche de la moindre information d’un médecin ou d’un infirmier sur une éventuelle amélioration de son état. Seule la prière et l’espérance nous ont permis de ne pas sombrer, nous y avons cru jusqu’au bout, de l’eau bénite avait été déposée par l’une ses belles-filles sur son front et tout autour de son lit. Les messages de compassion que nous envoyaient chaque soir ses amis, dont la plupart (de belles personnes) sont ici, nous étaient, de même, très précieux. Même le restaurateur kabyle, chez qui j’allais déjeuner tous les jours près de la Porte d’Orléans, n’était pas insensible à ce qu’endurait Martine : voyant le grand chagrin qui était le mien, il me demandait chaque midi de ses nouvelles et souhaitait lui préparer spécialement un petit plateau-repas qui aurait pu lui plaire.

Les grandes douleurs, a-t-on coutume de dire, sont muettes, l’angoisse qui saisit à la gorge étouffe le verbe, le trahit, le dénature ou peut rendre aphasique. Je n’irai donc pas plus loin. J’avais demandé à Martine, lorsque je me suis agenouillé et recueilli à ses côtés, de me donner le courage, comme elle, de rester digne et de ne pas m’effondrer, elle qui s’est tant battue, qui a tant supporté au-delà de ce que l’on peut imaginer (une opération et deux reprises en douze jours), qui prenait toujours grand soin de sa santé et qui privilégiait les médecines naturelles. Tous les siens l’ont entourée du mieux possible, et elle a pu partir plus sereinement…

Merci, mon amour, pour tout ce que tu as accompli, tu as embelli notre existence, et ton absence désormais nous invite à mieux aimer la vie dans ce qu’elle a de fragile et d’éphémère avant d’aspirer, si Dieu le veut, à l’éternelle béatitude. On ne peut, devant toi, que se faire tout petit, humble, regretter de ne pas t’avoir davantage épaulée, chérie, gâtée. Pardon, mon cœur, pardon mille fois.

Je termine la rédaction d’un ouvrage, dont elle avait lu le premier chapitre, consacré à l’interculturalité. Il lui sera dédié, en hommage. Je songe aussi à la création d’une fondation mentionnant indissociablement nos deux noms pour promouvoir de jeunes talents en sciences sociales. Ton souffle, Martine, sera là constamment pour m’épauler, me guider, m’orienter. Un passage du Livre des Lamentations ne me quittera pas : « Les bontés du Seigneur ne sont pas épuisées, ses miséricordes ne sont pas finies, elles se renouvellent chaque matin car sa fidélité est inlassable et c’est une bonne chose que d’attendre en silence son secours. » Je garderai aussi en tête ce que chantait avec ferveur, lorsqu’elles étaient autorisées à se rassembler, des détenues femmes dans les années 1960 au pénitencier d’Etat d’Angola, près de la Nouvelle-Orléans : « J’ai croisé Dieu un matin, j’étais au bout du rouleau, il m’a pris mon fardeau et mon pauvre cœur s’est illuminé à nouveau. Je remercie le Seigneur qu’il y ait encore quelque chose en moi. C’est un présent inestimable, tu sais. »

Puisses-tu, c’est mon vœu le plus cher, reposer en paix au jardin de l’Eden, sous la protection du Très-Haut… Unica speme.